Stéphane Hirschi : « Doubles croisements sous influences » (3/3)

Suite et fin de l’analyse des expérimentations linguistiques et musicales de Laurent Lamarca et du Prince Miiaou en français et en anglais, par Stéphane Hirschi, professeur de Lettres à l’Université de Valenciennes. Les enregistrements des morceaux revisités par nos artistes-cobayes ont été ajoutés dans les notes précédents afin que chacun juge sur pièces.

(relire le premier volet)
(relire le deuxième volet)

3. Un deuxième défi en suspens : composer et chanter sur les paroles de l’autre

Le second défi proposé à Laurent Lamarca et au Prince Miiaou s’est avéré plus compliqué pour la chanteuse. Voici comment elle s’en explique :

Le second challenge était beaucoup plus compliqué pour moi : je devais composer une chanson à partir d’un texte de Laurent. Mes tentatives seulement accompagnée d’une guitare (ce que je ne fais jamais) n’ont pas abouti car je n’aimais pas ce que je faisais. Toutes mes idées mélodiques étaient très « chanson française » comme si tout d’un coup, parce que le texte était en français, je devais chanter à la façon des vieux chanteurs/chanteuses françaises. Mon phrasé était très différent de celui que j’ai en anglais et j’avais beaucoup de mal à interpréter. Je n’osais pas non plus faire de vraies mélodies, c’est à dire que je restais dans quelque chose de très droit, très peu chanté. Je n’ai pas pu aller au bout du challenge, auquel je n’ai peut-être pas accordé assez de temps et de travail. Si j’avais enregistré la version que j’ai tenté de faire, ça n’aurait pas été une version du Prince Miiaou. Je veux dire par là que j’aurais pu composer quelque chose, mais je ne me serais absolument pas retrouvée dans le résultat.

On ne peut donc analyser que le résultat obtenu par Laurent Lamarca, qui a pu pour sa part aller jusqu’au bout en enregistrant un texte en anglais, tel que le Prince Miiaou l’avait écrit. Il lui a donc fallu composer autrement que sur les mots en français qui caractérisent sa démarche habituelle, et
voici comment il estime s’en être sorti :

Dans ce deuxième challenge, l’idée était de se donner un texte d’une chanson déjà composée de nos répertoires sans la faire écouter à l’autre.
Pour ma part j’ai hérité du texte Jettison Yourself. C’était une première pour moi de composer avec un texte en anglais comme contrainte (et une première de chanter toute une chanson en anglais… ce qui n’est pas franchement une réussite… c’est même le chaos, soyons franc… En faisant ce challenge, je suis parti tout de suite : la langue anglaise m’a parue très modulable mélodiquement, et très sonore ! Mais assez vite il m’a manqué l’émotion des mots. Le sens, de par mon faible niveau d’anglais, n’était pas assez la pour me guider dans la composition et l’arrangement, et j’ai eu l’impression de rester à une simple copie de chanteur anglais que j’aime bien… très frustrant !

Il est vrai qu’à l’écoute du morceau enregistré par Laurent Lamarca, on constate qu’il nous propose une ballade folk où sa voix un peu cassée, fragile et tendue, joue d’une prononciation à peine esquissée. Elle lui permet d’ailleurs d’escamoter les limites de son anglais (qu’il reconnaît volontiers!), comme lorsqu’il prononce « ride » (conduire) au lieu de « get rid » (se débarrasser de), ou qu’il confond « widow », la veuve, en le chantant « window », la fenêtre, un mot plus connu mais inapproprié dans le texte :

You have had the worst idea
At the time it seemed to be the key
Gotten rid of the core
Left you with a widow’s sore
Keep the widow in

Le chagrin (« sore »), dans cette chanson de délestage de soi (« to jettison », le verbe du titre) suggère évidemment davantage une image de veuve que l’insolite chagrin d’une fenêtre… Mais ces quelques bizarreries linguistiques ne nuisent pas à l’effet d’ensemble : Laurent Lamarca a réussi à synthétiser deux influences musicales qui donnent incontestablement un souffle pudiquement déchiré à ce morceau.

Pour les couplets, il a choisi un style qui n’est pas sans rappeler les fêlures d’un Harry Nilsson lorsqu’il interprète la musique du film Macadam cow boy : Everybody’talking ; une ballade mélancolique sur un destin voué à la déchéance… bien en écho avec la récurrence de « you have had the worst idea », « tu as eu la pire idée ».

Les refrains leur répondent de façon plus tonique, comme un contrepoint d’énergie mais tournant sans doute à vide, dans un style qui semble inspiré par le Paul Simon d’une autre célèbre musique de film de la même époque : Mrs Robinson.
Au total, la chanson composée et interprétée par Laurent Lamarca dans la langue préférée du Prince Miiaou sonne de façon fluide et familière du fait de ces modèles classiques bien assimilés, tant par le chanteur que par les auditeurs.

La chanson ainsi obtenue n’est donc sans doute pas du Laurent Lamarca dans sa pure tonalité, mais elle témoigne des influences qu’il a intériorisées : ce passage par le défi de l’anglais joue peut-être le rôle d’un bain révélateur, à l’instar du négatif lors du bain des vieilles photos argentiques.

Croiser les langues et donc les styles, c’est donc finalement, dans l’un et l’autre défi, la manifestation des influences souterraines qui ont nourri les univers esthétiques de Laurent Lamarca et du Prince Miiaou, aussi bien comme limites de leur champ créatif que comme sources d’inspiration.

Retrouvez tout l’article de Stéphane Hirschi en pdf :
Croisement Lamarca Prince Miaou