Stéphane Hirschi : « Doubles croisements sous influences » (2/3)

Savaient-ils, en s’échangeant les paroles de leurs morceaux, que le fruit de leur labeur serait ainsi placé sous la lunette microscopique d’un cantologue averti ? Second temps de l’analyse des expérimentations menées par nos deux cobayes préférés, Laurent Lamarca et Le Prince Miiaou, par Stéphane Hirschi, professeur de lettres à l’université de Valenciennes.

(relire le premier volet de cette analyse)

2. De l’anglais vers le français
Pour l’adaptation dans l’autre sens, Laurent Lamarca analyse ainsi son travail :

Pour ma part l’exercice à été intéressant dans la mesure où j’ai pu me rendre compte que j’avais (en français) une diction plutôt anglaise et que du coup la transition ne m’a pas paru difficile, à part quelques complexités de traduction pure tout de même.

Le Prince Miiaou voit en revanche la difficulté musicale de l’entreprise à ses yeux :

Il y avait aussi un challenge sous-jacent lancé à Laurent. En effet, le défi pour lui était de réussir à faire une version guitare-voix de mon morceau, ce qui selon moi était plutôt impossible (vu que je n’ai pas cette approche là de la musique, mes morceaux tiennent souvent grâce à des sons que je triture, à des ambiances etc. et je ne voyais pas comment on pouvait chanter cette chanson avec seulement une guitare !).

De fait, à l’impossible Laurent s’est tenu. Il réussit la transition entre les deux univers linguistiques d’abord par un processus musical. Après les premières mesures de sa version d’Hulrik où la guitare acoustique plante une litanie répétitive, Laurent Lamarca nous fait entendre une guitare dans la lignée du Pink Floyd de Wish you were here, dans l’album du même titre sorti en 1975. Un son très seventies par conséquent, qui donne une couleur un peu vintage au morceau, que confirment le timbre et le phrasé du chanteur, entre Paul Simon et Jean-Louis Aubert.

Hulrik, par Laurent Lamarca :

Pour s’approprier les paroles en français, Laurent Lamarca simplifie les images du texte original en anglais. Ainsi le jeu sonore « from womb to tomb » (« de la matrice au tombeau ») devient simple « coup du destin ». Mais la musicalité est déplacée, puisqu’apparaît au vers suivant une rime entre
« destin » et « mains » :

Hardly could you move / Tu ne bougeais plus
Are we tagged from the womb / Etait-ce un coup du destin
From womb to tomb ? / Etait-ce écrit sur tes mains
Barely could you breathe / Tu ne respires plus

De même, la plaie (« wound » en anglais) s’évapore au profit du seul verbe « toucher », mais avec un vers redoublé, comme un centrage en français sur l’essentiel de la situation, plutôt que sur les connotations émotives et sensorielles :

I couldn’t reach your wound / Je ne pouvais te toucher
/ Je ne pourrai plus te toucher

Mais ce redoublement est surtout une anticipation sur la fin de la chanson, la répétition démultipliée de ces deux vers qui insiste sur la prolongation mélancolique du passé dans un futur sans fin :

If only I could be the one turning to ice / Si seulement je pouvais me geler m’envoler
Lay your head down and close your eyes / Baisse la tête, ferme les yeux
I couldn’t reach you in time / Je ne pouvais te toucher
I couldn’t reach you in time / Je ne pourrai plus te toucher
/ Je ne pourrai plus te toucher
/ Je ne pourrai plus te toucher…

Le texte anglais se limite lui au constat d’un rendez-vous manqué. La version française prolonge le sentiment dramatique vers un futur infini.
De la sorte, Laurent Lamarca transpose l’ambiance funèbre et mystérieuse de la chanson de Prince Miiaou en élégie pour un amour défunt. Son atmosphère pop-folk et son phrasé souple ne lui interdisent pourtant pas de déplacer la mélancolie du morceau originel dans une chanson française à
la fois elliptique, allusive, et pourtant narrative, depuis un état douloureux jusqu’à un avenir assombri.

(À suivre…)

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