Stéphane Hirschi : « Doubles croisements sous influences » (1/3)

Stéphane Hirschi est professeur de lettres à l’université de Valenciennes. Il a placé la chanson sous la lunette de son microscope. Compagnon de route de Chansons sous influence, nous lui avons demandé de passer à la moulinette analytique les expérimentations du Prince Miiaou et Laurent Lamarca menées à La Sirène. Résultats d’expérience, en trois épisodes :

Quand Laurent Lamarca chante, c’est sous son nom et en français. Quand Maud-Elisa Mandeau chante, elle s’appelle Le Prince Miiaou, et c’est écrit en anglais. Deux rapports à la chanson que la langue symbolise et que le projet « Une chanson sous influence » a entrepris de mettre en perspective. Parallèlement aux ateliers et autres rencontres menées par les deux artistes, il leur a fallu se confronter à deux défis destinés à faire dialoguer leurs esthétiques et leur rapport à la langue de leurs chansons.

Un premier défi : traduire et transposer un morceau de l’autre artiste dans l’autre langue
Le Prince Miiaou écrit en anglais : elle a donc proposé sa chanson Hulrik à Laurent Lamarca, qui a dû la traduire en français, et l’interpréter selon une adaptation pour guitare, au lieu des sons électroniques que Le Prince Miiaou aime « triturer ». Le chemin inverse a été parcouru par la chanteuse dont la tâche a été d’adapter en anglais et à sa musique le morceau de Laurent Lamarca Je ne dors plus.

Hulrik, Le Prince Miiaou :


Je ne dors plus, Laurent Lamarca :


L’enjeu de ce défi est clair : voir comment un artiste parvient à insérer un « pré-texte » étranger dans son propre univers, à se l’assimiler. Qu’il s’agisse du passage de l’anglais au français ou du mouvement inverse, les deux chanteurs, confrontés à l’exercice, ont véritablement réussi à s’approprier les mots venus de l’autre.

Dans les deux cas, l’intérêt du défi a été le travail du son, qui se joue à trois niveaux bien ressentis par les deux artistes : le choix des mots d’une langue à l’autre, les effets d’articulation (qui permettent de déplacer les accents naturels de la langue parlée vers d’autres inflexions au moment du chant), et aussi la couleur de l’instrumentation, qui signe aussi l’univers de chaque chanteur.

1. Du français vers l’anglais
Observons tout d’abord la chanson en français de Laurent Lamarca, Je ne dors plus, qui devient I cannot rest sous la plume du Prince Miiaou.

I cannot rest (Je ne dors plus), par Le Prince Miiaou :


Voici comment elle décrit son travail :

Pour ma part, mise à part la traduction du texte du français à l’anglais de Je ne dors plus, le challenge ne m’a pas posé de difficulté. J’ai souvent été obligée de sacrifier les rimes, j’ai dû aussi remanier certaines images mais j’ai à peu près réussi à conserver les pieds et la métrique du texte initial.

De fait, les mécanismes sont plus complexes que ne l’indique l’aisance de la chanteuse. Il suffit de comparer la métrique dans les deux langues pour s’apercevoir que les contraintes varient du fait de système d’accentuations différents. Là où la version française s’appuie sur un rythme pivot de quatre syllabes (du type « le temps s’arrête »), le texte anglais accepte plus de syllabes, ce qu’une diction plus souple, moins articulée, comme celle du Prince Miiaou, permet d’interpréter avec fluidité sur le même rythme que le français, malgré une quantité de syllabes a priori plus importantes :

étrange / it’s strange
le temps s’arrête / it’s like time has stopped
j’attends un jour /I wait for something
j’attends un signe / I wait for a sign
J’attends toujours/ I keep on waiting
je faisais la cour/ I was hoping
je tendais les bras / arms wide open
la nuit le jour/ from night to day
tout ça s’en va/ it all goes away
et tu/ and you,
et je ne dors plus/ I cannot rest
j’attends / I wait

Ainsi, entendre « It’s like time has stopped » en équivalent métrique de « Le temps s’arrête » peut sembler surprenant si l’on se borne à compter les syllabes. Pourtant la dynamique des langues et des accents rend la transcription parfaitement évidente : le premier « i » est à peine esquissé ce qui
permet au chant de prononcer « ‘ts like time » sur le même débit que « le temps » en français ; « has stopped » prend alors tout naturellement place sur les deux syllabes du français « s’arrête ». Avec des moyens différents, la version anglaise trouve donc des effets de rythmes équivalents à l’original.

De même, au niveau sonore, s’observe un système de transposition libre et efficace. Le français joue d’anaphores, (« j’attends »), et de rimes irrégulières en « -our ». Le texte repose ainsi sur une grande mobilité formelle, sans retours fixes mais avec pourtant des récurrences qui servent de repères à la progression du sens. Dans la version anglaise, le son « -our », absent de la langue, disparaît bien sûr, mais s’y substitue une autre rime en « -ing », signe d’un temps en suspension, très adapté au sens de la chanson, que vient de plus subtilement redoubler une presque rime en « -ign ». Cette légère variation phonétique ajoute à la souplesse de l’ensemble, tout en assurant la cohérence de l’univers d’attente ici scandé.

Une fois interprétée, la chanson en anglais sonne dès lors comme du Prince Miiaou : musique électronique planante, boucles répétées, avec  adjonctions progressive de nouveaux sons, jusqu’à des percussions pour un pont au bout de 3 minutes ; la voix susurre, déliée, soulignée  électroniquement par des graves à chacune de ses syllabes. Avec ses réverbérations, l’effet d’ensemble est entêtant, envoûtant, mais aussi très épuré, lorsqu’au finale la voix presque a capella de la chanteuse ralentit et sonne à nu : son univers électronique se marie et se fond avec celui des guitares folk de l’original de Laurent Lamarca.

(À suivre…)

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