Autour du premier et de son double

À gauche, Hildebrandt, un premier album, et le prix de l’Académie Charles Cros. À droite, Lescop, deux albums au compteur, et le prix du jury. Une analyse superficielle des musiques en présence conclurait hâtivement que ces deux-là boxent dans des catégories distinctes. Les compères se sont appliqués hier à La Sirène à démontrer le contraire.

La rencontre « Autour du premier et du deuxième album », organisée à la Sirène en guise d’amuse-bouche à sa seconde édition de la French New Wave Week, réunissait les deux artistes, en pleine actualité. Il était évidemment tentant d’organiser le débat autour de deux figures supposées antagonistes : d’un côté, le digne représentant d’une chanson française « à texte », marchant dans les pas d’un Léo Ferré, de l’autre, l’héritier d’un rock anglais lorgnant davantage, jusque dans son physique affuté, vers Ian Curtis.

Gentiment amenés sur ce terrain par l’intervieweur (pas dupe), Hildebrandt et Lescop ont refusé avec opiniâtreté de jouer cette partition par trop artificielle. Pas question pour l’un comme pour l’autre de se répartir telle ou telle part d’un héritage évidemment poreux, pas question « d’assumer » (le terme les a agacés) le fait d’être rangés dans telle ou telle case : « on assume quand on fait une bêtise. » Ils se sont au contraire plu à souligner leurs parcours proches, scellés par l’amitié et marqués par un soutien local sans faille depuis près de vingt ans, que ce soit du côté des SMAC (XLR et La Sirène à La Rochelle, Dingo et la Nef à Angoulême) ou du côté du Chantier des Francos.

Une partie des échanges s’est en effet portée sur les conditions d’exercice du métier d’artiste : lieux, structures, intermittence, confort ou inconfort de la création… : « La professionnalisation, a ainsi souligné Lescop, c’est sans doute une bonne chose mais ce ne doit pas être une fin en soi si elle doit se faire au détriment de ce que l’on a vraiment envie de faire. Il vaut sans doute mieux faire honnêtement sa musique – quitte avoir un boulot à côté – plutôt que d’entrer dans des jeux de compromission, où il faudrait adoucir son son pour pouvoir passer sur Virgin Radio. »

20161208_183032Si ce débat ne s’est pas prolongé jusque dans ces questions de quotas radio (abordées sur ce blog ici et (et )), la question de la langue a occupé une autre part significative des échanges, et constitué d’ailleurs un autre point de ralliement entre Lescop et Hildebrandt :

« Même si on est sur des esthétiques différentes, on se retrouve dans une certaine mélancolie, une certaine noirceur ET le fait de chanter tous les deux en langue française, témoigne Hildebrandt. Un « non-choix » qu’ils revendiquent l’un et l’autre, non sans être conscients de ce à quoi la langue contraint : le fait de chanter en français induit que l’on ne peut pas tout se permettre, vocalement, poursuit Wilfried, dans la chanson française, le texte revêt une telle importance que les voix les plus androgynes, les plus sensuelles, restent finalement assez rares. Cette sensualité, cette érotisation de la voix, emmène loin du texte et les chanteurs ont souvent du mal à trouver leur place là-dedans. C’est une difficulté que les chanteurs français ont à surmonter, surtout si l’on tient compte que ce ne sont pas eux qui ont inventé le rock. » Une difficulté que Lescop tente de dépasser : « Il faut savoir bousculer les choses : savoir chanter, ne pas savoir chanter, ça me semble en fin de compte secondaire. Ce qu’on fait, c’est avant tout exprimer qui on est et ce que l’on fait. »

(Ce qu’ils ont fait, ça a été de se retrouver sur la scène de La Sirène pour une reprise de Le Vent, un morceau de Lescop, accompagnés de la « chorale électro-pop de l’Université de La Rochelle ». On n’est pas mieux accompagné).