Subversion douce

En voilà un qui a accueilli l’attribution du Nobel de Littérature à Bob Dylan comme une « nouvelle extraordinaire ». Récemment programmé sur la Scène Sacem du Chantier des Francos aux Bains-Douches de Lignières, Baptiste W. Hamon voit là une belle occasion de débattre de ce qu’est littérature, la chanson et la musique en général.

CSI : Comme de nombreux artistes de la scène française, tu fais converger la « chanson française », avec ce que cela traîne de références, et des musiques clairement anglo-saxonnes, notamment le folk et la country. Comment perçois-tu cette convergence actuelle ?

Baptiste W. Hamon : J’ai l’impression d’assister à une forme d’émancipation des artistes français ces dernières années, depuis quatre ou cinq ans, avec des jeunes artistes qui semblent se réapproprier la langue française tout en assumant clairement le fait de vouloir faire de la pop ou du rock. Tout se passe comme si on se débarrassait enfin de nos complexes à chanter en français. Pendant longtemps, quand tu chantais en français des paroles légères, tu prenais le risque de jugements sévères sur ce que tu faisais, alors que dans le même temps, chanter ces mêmes choses légères en anglais t’épargnait ce genre de jugement. Sur ce point, j’ai l’impression que quelque chose s’est passé, qu’on se fiche désormais un peu de ces histoires de profondeur littéraire et qu’on est surtout attentif à l’énergie ou à la poésie que dégage un morceau. Chez des artistes comme La Femme ou Flavien Berger, je trouve ça très sensible, il y a une énergie presque punk dans leurs compositions, sans que ce soit inutilement alourdi par le texte. On n’est peut-être pas dans de la littérature nobélisable comme chez Cohen ou Dylan, mais on est dans une fraicheur poétique qui fait du bien.

CSI : Qu’est-ce qui a été déclencheur de ce mouvement, selon toi ?

Baptiste W. Hamon : J’y vois la continuité d’un travail mené depuis bientôt presque vingt ans par quelques « initiateurs ». Je pense à Dominique A, à Miossec, à Katerine, qui ont chacun montré que l’on pouvait se réapproprier notre langue tout en s’affranchissant des catégories du milieu musical. Grâce à eux, certaines frontières ont été passées. C’est dans leur sillage par exemple que je vois aujourd’hui des artistes indés ne plus hésiter à se revendiquer de ce qu’on aurait auparavant qualifié de « variétés » – je pense à Cléa Vincent par exemple que je connais bien et dont j’adore l’univers – et le faire avec ingénuité, sans se soucier de références ou de catégorisation, et donc finalement avec une certaine forme de subversion douce, sans revendication.

CSI : Tu y vois un effet de génération ?

Baptiste W. Hamon : Oui, sans doute. Depuis quelques temps – mais pas depuis si longtemps que ça – l’accès à la musique, que ce soit pour l’écouter, l’analyser ou la pratiquer, a complètement changé. Il est beaucoup plus facile d’aller découvrir ce qui se joue dans la chapelle d’à côté et donc évidemment d’être tenté d’aller y jouer à son tour ou en tout cas d’y emprunter ce que l’on juge intéressant. C’est particulièrement sensible avec l’électro par exemple. Moi-même, quand j’ai commencé, je n’avais pas le sentiment de disposer de tous les codes pour analyser tout ce qui pouvait exister. Cela va donc assez vite. Je pense à nouveau à Flavien Berger, qui me semble particulièrement représentatif de cette ouverture, conjuguant avec bonheur à la fois chanson française et électro, eh bien ce qu’il fait me semble être parmi les choses les plus intéressantes actuellement sur la scène française.

Merci, Baptiste W. Hamon !