Vieilles questions pour une nouvelle scène

Vous avez entendu ? XL3_1019-1il y aurait une nouvelle scène française. Une nouvelle nouvelle. Une scène dont la nouveauté radicale se définirait par le fait qu’elle chante aussi bien en français qu’en anglais, et qu’elle assumerait – voire revendiquerait – aussi bien ses influences anglo-saxonnes que son héritage hexagonal. Une scène qui conserverait son vieux fauteuil d’abonnée au grand concert des nations (pour filer la métaphore musicale) mais qui pousserait désormais le son de ses écouteurs pour titiller les oreilles des voisins, lesquels n’hésiteraient plus à demander Eh, le Français, qu’est-ce que tu écoutes ?pour s’entendre répondre, sur ce ton blasé qui fait notre charme, Rieeen… c’t un truc que ch’fais…

Rendez-vous compte : une nouvelle scène. Avec des nouvelles têtes, des nouveaux mots, des nouveaux sons, un nouveau public. Ouf. On imagine sans mal le soupir de soulagement. Depuis des années, la presse culturelle, les salles de musiques actuelles, les festivals, les dispositifs d’aide ne savaient plus qui chroniquer, qui programmer, qui aider. Tout ce petit monde tuait le temps en chroniquant, programmant, aidant des artistes et des groupes de l’ancienne scène. luzÇa pataugeait un peu, ça sentait le renfermé, l’entre-soi. « J’aime pas la chanson française » râlait le clairvoyant Luz et on était bien d’accord avec lui. On grenouillait comme des surfeurs transis attendant la nouvelle vague.

Le retour de la nouvelle scène
Eh donc, bonne nouvelle : la nouvelle vague, la nouvelle scène… elle est comme le Beaujolais, elle est arrivée ! « Quand on a vu arriver Mustang, Lescop, Aline, La Femme et Granville, on s’est dit : Putain, ça y est ! On peut faire de la musique en français sans être ringard ! Et puis après, c’est Fauve ≠ qui est arrivé. Ça a donné un autre éclairage à la nouvelle scène française» s’enthousiasme ainsi Feu ! Chatterton dans les Inrocks.
Enfin « une chanson française dont vous n’aurez pas honte » inrocks-dominique-Aserait-on tenté de dire en reprenant une expression employée il y a vingt ans pour qualifier alors le fer de lance de la nouvelle scène. Pardon… de l’anciennenouvelle scène (désolé Dominique). Parce que bon, allez, il ne faut pas trop s’emballer quand même… la nouvelle scène, c’est pas nouveau. La nouvelle scène, ça désigne juste la nouvelle génération d’artistes qui étaient trop jeunes pour être de l’ancienne. Fauve ≠, à vue de nez, ils sont nés après 1990, non ? Mais fondamentalement, au-delà de ces nouvelles têtes, la scène française n’a pas beaucoup changé : certains artistes chantent en français et s’assurent une reconnaissance hexagonale en répondant à la question « mais pourquoi vous chantez en français ? », tandis que dans le même temps d’autres chantent en anglais et s’assurent une reconnaissance hexagonale en répondant à la question « mais pourquoi vous chantez en anglais ? ». Quelques rares natifs s’assurent toujours une audience internationale, en émargeant plutôt dans catégorie « anglophone » et sur un terrain musical, l’électro, où le texte – ce vieux totem français – n’est qu’un matériau sonore parmi d’autres. C’est finalement le constat que fait Laurent Charliot, auteur deL’année du rock français, récemment venu à La Rochelle poser quelques jalons, quand il cite Air ou Daft Punk comme la meilleure preuve de la vitalité de la scène française au niveau mondial. Ce sont des exceptions, et elles ne confirment aucune nouvelle règle.

Anglais : lu, écrit, chanté
La nouveauté de cette nouvelle scène, où résiderait-elle, finalement ? Dans le seul usage décomplexé de l’anglais ? Difficile de l’affirmer et de généraliser tant les pratiques varient. Les artistes se défendent différemment d’utiliser une langue plutôt qu’une autre, parfois pour des raisons diamétralement opposées. Certains, comme Laurent Lamarca, confessent un trop faible niveau d’anglais pour coller des mots sur des compositions qui empruntent par ailleurs au folk, à la pop ou au rock. D’autres, comme Le Prince Miiaou (on ne les a pas choisi par hasard ces deux-là), revendiquent au contraire la mise à distance, dans l’évocation de leurs sentiments, que permet le fait de chanter dans une autre langue. Une mise à distance dont témoigne également Jeanne Added, au nom du caractère éminemment littéraire porté par notre histoire musicale, « Pour les textes que je serai amenée à chanter, je n’écris qu’en anglais… écrire en français, c’est un peu trop gros pour moi. Je suis sensible à la belle langue, à la belle écriture, je n’ai pas envie de me confronter à ça. »
Cette réserve « littéraire » fait sourire autant qu’elle agace Ismaël, de Sages comme des sauvages , lors d’un récent passage au Chantier des Francos « C’est un truc de Français, ça, le respect de la langue. Nous, on chante en créole et on vit en Belgique, où la meilleure chanson francophone est portée par des Flamands qui se fichent comme d’une guigne d’écorcher un mot ou de saboter une phrase. Le meilleur exemple, c’est Arno ! Mais en France, si tu as le malheur de mal placer une virgule, on te taille en pièce sur les forums, sans prendre la peine d’écouter ce que tu dis par ailleurs. »

Il n’est donc pas certain que cette entrée « par la langue » pour caractériser la nouvelle scène soit la plus pertinente, même si on ne peut pas nier qu’elle a contribué à élargir les horizons : « je trouve que la génération – depuis à peu près 15 ans – des gens qui se retrouvent à faire des groupes de pop en lorgnant sur les scènes américaines actuelles apporte un enrichissement à la scène française en terme de pratique musicale, de composition, d’arrangement, de production parce qu’ils sont dédouanés de ces problèmes de langue, ils vont jusqu’au bout de leurs envies, sans complexe. À ce titre-là, l’anglais apporte une chose favorable en terme musical. » affirme Bertrand Belin.

Un bouleversement d’influence
Davantage que de langue, c’est peut-être alors la question plus large des influences qui mériterait d’être posée. Bénéficiant d’un accès instantané et pratiquement illimité à l’ensemble de la création musicale mondiale contemporaine, cette nouvelle scène se serait « débridée », affranchie enfin de la lourde charge patrimoniale de la « Chanson Française », entendue comme un genre en soi, avec ses figures tutélaires, son texte poétique, ses arrangements d’arrière-plan. Une certaine ébullition internautique tendrait à le faire accroire. L’émergence de nouveaux canaux de promotion (on pense en vrac à de nouveaux labels comme La Souterraine, à de chics radio-crochets comme les Inrocks Lab ou au développement massif de l’auto-promo via Bandcamp) montre clairement le foisonnement indéniable de nouveaux groupes, auteurs d’une chanson « en français » plutôt que strictement française (on reprend là une nuance opérée par La Souterraine). Ce serait ça : cette nouvelle scène, plus ouverte, plus connectée, aurait fait sienne – assimilé, digéré, recraché – toutes les influences actuelles et passées et naviguerait désormais sans complexe dans le gigantesque espace mondial, dans des rythmes électro-pop, bercée par les flows.

Prudence cependant, avant de pousser des rockoricos, à ne pas s’illusionner à cause d’un mauvais effet de loupe sur la portée réelle de ce renouvellement générationnel. Dans l’espace, c’est bien connu, personne ne vous entend crier et vous pouvez bien vous égosiller en français, classique ou renouvelé, il n’est pas certain que cela vous rende beaucoup plus audible. française_popLa « française pop » – Christophe Conte vient d’y consacrer une somme qui montre quand même que le phénomène n’est pas non plus tout récent – risque bien de venir barboter sagement aux côtés de la J(apan)-pop et de la K(orean)-pop, comme sous-catégorie d’une pop-world music. Ce qui est toujours mieux que de disparaître certes, mais qui oblige quand même à relativiser un peu ce bouleversement sous influences.

Vous pouvez répéter la question ?
Mais alors, qu’est-ce qu’elle a de si nouveau, cette nouvelle scène, si ce n’est pas son anglophilie et si ce ne sont pas ses influences ? comment la définir ? quelles questions lui poser ? de quels nouveaux enjeux serait-elle porteuse ? chante-t-elle différemment ? sonne–t-elle différemment ? On serait tenté de le croire par exemple quand Jeanne Added nous dit « quand je tourne en concert avec des gens comme Mansfield.TYA ou Flavien Berger, je me dis pourquoi pas ? Il y a une forme de simplification dans leur chant qui est LA façon de chanter en français en ce moment, qui est une poésie très brute, quasi naïve. »

Et si « nouvelle scène » n’était au final qu’une étiquette commode ? Car « il y a aussi des modes, il suffit qu’il y ait un groupe qui marche en français et tout le monde doit chanter en français derrière. Puis c’est l’inverse » (merci Bertrand Belin).

Autant vous dire que pour toutes ces questions, nous n’avons pas de réponse. On s’est juste dit qu’on n’était pas trop mal placé, à La Rochelle, pour observer et rendre compte des mouvements encore mal coordonnés de cette nouvelle et jeune scène française. Qu’on allait la laisser chanter, expérimenter, expliquer ce qu’elle fait aux différents publics qu’elle rencontre, qu’on allait l’écouter et qu’on verrait bien ce qui allait se passer.