« Un air fixé par des paroles »

De la naissance à la mort d’une chanson, convenons qu’il se passe en moyenne trois minutes. 3_minutesDurant ces trois minutes, ces trois courtes minutes, il va se jouer un drame ou une comédie. Jacques Brel va se faire larguer, sa Katie l’aura quitté. Dans ce sens, toute chanson quand elle commence annonce déjà sa fin. Qu’importe que le récit qu’elle porte soit triste ou gai. Qu’importent les subterfuges, les ruses de langage, les détours de mélodie qui seront employés pour ralentir ou accélérer ce temps. La chanson est une métaphore de l’agonie. Ses cent-quatre-vingt et quelques secondes ne sont là que pour retarder l’échéance. Tant que l’on chantera, on sera vivant. Ce sont cent-quatre-vingt et quelques secondes de précieuse vitalité durant lesquelles doivent et vont se cristalliser toutes les émotions. La chanson remplit cette fonction cathartique. C’est donc un art métaphysique. CQFD.

Il est fort, Stéphane Hirschi, quand il énonce tranquillement ce genre de démonstration. Stéphane Hirschi est professeur de littérature à l’Université de Valenciennes et créateur de la notion de « cantologie », l’étude de la chanson dans sa globalité. Il était présent hier à la maison de l’étudiant de l’Université de La Rochelle pour présenter ses travaux dans le cadre des conférences d’Une Chanson sous influence.

Stéphane Hirschi définit la chanson (avec la même efficacité démonstrative que sa portée métaphysique) comme étant « un air fixé par des paroles », soit une ligne mélodique facile à fredonner, au service de paroles distinctes, énoncées dans un phrasé naturel. Ce qui distingue par exemple la chanson du chant lyrique (dont le phrasé n’est pas naturel) mais également du rap (dont le flow étire le temps à volonté). Ce qui relègue également la question de la langue au second plan puisque c’est l’intelligibilité des paroles mises en avant qui contribue au « sentiment de chanson », qu’il distingue encore des « morceaux » où la voix est un instrument parmi les autres.

(Stéphane Hirschi a également tenté d’initier l’auditoire à la « structure madeleine » de la chanson mais on a préféré écouter Barbara qui nous fait partager sa petite mort en 2 minutes 46. CQFD.)